Baptiste Debombourg

OBLIQUES AURORES

« Avant la formation de la mer, de la terre, et du ciel qui les environne, la nature dans l'univers n'offrait qu'un seul aspect; on l'appela chaos, masse grossière, informe, qui n'avait que de la pesanteur, sans action et sans vie, mélange confus d'éléments qui se combattaient entre eux. Aucun soleil ne prêtait encore sa lumière au monde; la lune ne faisait point briller son croissant argenté; la terre n'était pas suspendue, balancée par son poids, au milieu des airs; l'océan, sans rivages, n'embrassait pas les vastes flancs du globe. L'air, la terre, et les eaux étaient confondus : la terre sans solidité, l'onde non fluide, l'air privé de lumière. Les éléments étaient ennemis; aucun d'eux n'avait sa forme actuelle. Dans le même corps le froid combattait le chaud, le sec attaquait l'humide; les corps durs et ceux qui étaient sans résistance, les corps les plus pesants et les corps les plus légers se heurtaient, sans cesse opposés et contraires. »*

Qu'appelons-nous lumière ce qui définit notre préhension du monde ? Qu'est-ce qu'un artiste sinon cet homme qui, parvenant à saisir - au cœur de la matière - de multiples puretés empiriques, nous offre l'expérience intime de les vibrer, infiniment, dans le silence de nos regards obliques en quête d'événements ? Baptiste Debombourg est bel et bien fait de ce bois là. Radiance ou une nouvelle aurore picturale.

De la représentation de la lumière à la lumière elle-même...

Parler de spiritualité ou de divin, Baptiste s'y refuse mais comment ne pas penser, devant ses œuvres, aux vitraux des cathédrales ? Bien sûr, Soulages nous vient à l'esprit. Mais la prouesse de ces tableaux de verre accrochés au mur de l'exposition Radiance nous invite à remonter plus loin dans l'histoire.

A l'aube du XVIIème siècle, Le Caravage transcende ses sujets par sa virtuose maîtrise du clair-obscur. C'est ce qu'il convient de nommer le paroxysme d'extases produites par une dramatisation visuelle.

Dès 1967, Gerhard Richter introduit le verre dans sa pratique : la pièce 4 panneaux de verre vient compléter sa verve abstraite et poétique.

Plus tard, il écrira dans ses Notes : « Mes tableaux sont sans objet ; mais comme tout objet, ils sont l'objet d'eux-mêmes. Ils n'ont par conséquent ni contenu, ni signification, ni sens ; ils sont comme les choses, les arbres, les animaux, les hommes ou les jours qui, eux aussi n'ont ni raison d'être, ni fin, ni but. Voilà quel est l'enjeu.(...) Les toiles abstraites mettent en évidence une méthode : ne pas avoir de sujet, ne pas calculer, mais développer, faire naître. »

En 1991, Jaroslava Brychlova et Stanislav Libensky réalisent des sculptures en verre, au format rectangulaire d'un tableau posé sur une colonne, intitulées Spaces.Le verre est moulé autour d'un carré vide perçant la matière en diagonale et diffusant la lumière aussi inégalement que l'épaisseur s'affine sur les bords du cadre. Ce sont des objets colorés avec lesquels la clarté joue de toute part.

Automne 2015. Une Radiance particulière vient couronner les murs de la galerie Patricia Dorfmann, à Paris. Avènement des Ultra visions de Baptiste Debombourg. L'artiste nous déplace à l'orée de l'expérience, aux confins du commencement. Il crée des images en ronde-bosse subtile que le spectateur découvre en glissant d'un point de vue à un autre. Nulle narration. Le sujet s'offre, dans la transparence cristalline, revêtant les voiles du sensible, de l'instinct, de l'accident. Le verre en fusion a donné naissance à des embryons de vie qui irradient et rythment les toiles. Chacune implose en secret. Il est des tonalités aquatiques, liquides, gazeuses, électriques... Sur le fil de l'histoire de l'art, un murmure constructiviste nous parvient. Malévitch et son goût d'air pur, métaphysique, apparaissent tandis que face à nous « la nature, c'est à dire le sentiment intérieur » **, décliné, nous rattrape. Agnostiques vitraux faisant l'éloge du tressaillement de la vie pour elle-même. Primitives expressions. Humeurs spatiales. Comètes fossilisées. Miroirs inspirés de là où nous sommes qui nous échappe. Les soleils filent, percent la matière de leurs rais dispersés, entrechoqués, pris en plein vol. Le corps de l'oeuvre est un temple révélé par l'éclair de nos yeux portés sur elle. Dans la pierre translucide, Baptiste Debombourg signe non seulement le dépassement de la représentation mais également celui de l'oeuvre messagère ou interrogatrice. L'oeuvre devient alors un objet-support propice aux constantes métamorphoses suggérées par son interaction avec la lumière. «Le vrai peintre ne sait pas ce qu'il a peint, et n' a consacré tout son savoir qu'à mendier la surprise de découvrir ce qu'il n'avait pas osé prévoir. Toute la maîtrise consiste, précisément à laisser finalement surgir l'invu dans le visible par surprise, imprévisiblement.»*** Ultra prend forme à la Chaufferie de Strasbourg, sous les flancs meurtris et tourmentés d'une étrange Matière noire. Un sol craquelant sous nos pas, l'alerte d'une lune vierge, un écran blanc se détachant du tumulte figé. Il puise dans l'infiniment grand, à quelques années-lumière de l'histoire humaine. Il révolutionne la notion même de profondeur de champs. Désormais mirage en reliefs palpables, océan sombre, fécond et mystérieux par l'énergie duquel une vérité se dégage. L'oeil de l'artiste pressent une source nouvelle d'investigations et de recherches plastiques comparables à cet instant fulgurant où l'on découvrit l'ovale terrestre. Imaginaire fructueux et généreux, soudain précis et concret. L'avancée et le progrès nécessitent la volonté de changer nos regards sur ce que l'on touche, sur ce que l'on voit, sur ce qui est donné à entendre. Les trouvailles fusent et Baptiste les explore sans limite jusqu'à édifier un Champ d'accélération... A Paris, dans le patio de la Maison rouge, il semblerait qu'une architecture glacière ait échoué. Nous observons l'évènement dans son écrin comme un naufrage dilaté dans un aquarium sur mesure. Sa peau étoilée, point par point cousue sur de multiples tours de bois rigoureusement disposées en damier, déploie le vestige d'une ardeur galactique nimbant tout sur son passage, telle la lave d'un volcan jadis en éruption. Robe diaphane. Prisme ondoyant sous les faisceaux neptuniens. Majestueuse, l'installation nous cueille, hors du temps, dans l'empire spatial. Rien ne nous est caché. Tout est là, offert. Accueillons l'inconnu, puisqu'il nous constitue.

Mutations. Baptiste Debombourg puise sa réflexion dans la redécouverte de la peinture abstraite. La conception architecturale des toiles de Friedrich Vordemberge-Gildewart, par exemple, a accompagné sa recherche. En étudiant les vertus et les possibilités du verre, Baptiste réveille sans détour l'âme exaltée des artistes des années 20. Nous retiendrons la place accordée au silence, au vide translucide contenue dans chaque tableau. Baptiste poursuit la quête d'harmonie que De Stijl, l'école du Bauhaus et tous les pionniers du début du XXème siècle ont engagée et, que nous retrouverons à New York puis à Chicago jusque dans les gratte-ciel, zéniths dansant avec les saisons naturelles de la lumière. Relevons le lyrisme brut intrinsèque à ces fenêtres sur corps composés. Le principe « Less is More » défendu par l'architecte Mies Van Der Rohe s'y manifeste par le choix et l'honnêteté du matériau et par le caractère contemplatif émanant d'espaces où intérieur et extérieur semblent s 'épouser dans un fluidité dépouillée. L'artiste expose des écarts luminescents, des non-fictions métaphoriques. Il fait traverser au spectateur le canal de la création, sans autre motif que l'élan, le geste. De l'autre côté de la représentation, nous nous arrêtons sur le reflet d'un visage hybride, une vanité aux traits futuristes, le feu organique d'une énergie complexe. Rayonnismes.

En stylisant les masques africain, maya ou nô, il revisite l'instrument chamanique de nombreuses civilisations, servant à l'origine à établir un contact avec le divin, un esprit, l'espoir, la pluie ou bien le vent. Suggérer une neutralité, se laisser inspirer par ce que l'expression de cet autre convoque. Atteindre la transe par souhait de purification. La représentation a longtemps été associée à la volonté d'apprivoiser l'invisible. Confondre l'homme avec son essence. Les flux courent, au-delà de l'oeuvre, dans une musicalité éternelle et avec pour seule loi, une géométrie discrète, soufflée par les racines de l'acte flottant devant nous. « Il faut préférer l'impossible vraisemblable au possible incroyable »****. Baptiste augmente la nature en inventant un lieu cathartique. Topoï d'opales irisées.

Selon le philosophe et critique allemand Friedrich Schlegel, « tous les jeux sacrés de l'art ne sont que de lointaines imitations du jeu sans fin du monde, cette œuvre d'art qui éternellement se donne forme ». Les trois dernières expositions de l'artiste rétablissent la notion d'interpénétration. L'on joue en vérité avec le phénomène qui advient, le tableau, cet univers en présence, ce vortex d'émotions. L'image et la perception y sont inéluctablement conviées en conscience. Un paysage nous confie ses trésors esthétiques à mesure du temps que nous lui consacrons. C'est l'histoire de visitations réciproques encouragées par notre désir de converser avec l'altérité. Ces échanges nous transforment et élargissent notre sentiment d'horizons.

Tout créateur est un skyboy sur la frange du visible. Respirant les sillages anciens, il s'emploie à digérer la matière qui, dès lors, échappe au désordre de la mémoire pour s'épanouir et cheminer dans notre intelligence. De même qu'une feuille se désolidarise de l'arbre en fin de floraison, l'artiste se détache du matériau qui l'a conduit à l'apogée d'une phrase pigmentée. Il se prépare constamment à l'éclosion d'autres langages, d'autres images, d'autres projections. Quelle sera, demain, la matrice de la peinture, des arts plastiques ? Baptiste nous rappelle qu'il revient aux artistes, ces philosophes de la matière, de creuser des rivières avant-gardistes, qui nous conduiraient à rêver avec vastitude le mystère de la vie.

Anaïs Delmas

    *Les Métamorphoses, Ovide

    ** Lettre du 18 février 1758, Jean-Jacques Rousseau

    ***La croisée du visible, Jean-Luc Marion

    ****La Poétique, Aristote

    Texte en lien sur le site de l'artiste Baptiste Debombourg, sur le site de la galerie Patricia Dorfmann et sur le site du CNAP

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